Lanterne

Comprendre · 5 minutes de lecture · Renaud de Lacotte

Le Shadow IA : d'où il vient, et pourquoi l'interdire ne suffit pas

Comptes personnels, extensions, abonnements en note de frais, agents : comment l'IA entre dans l'entreprise sans passer par la DSI, et ce qui marche mieux qu'une interdiction.

Un lundi matin, une chargée d’affaires colle le cahier des charges d’un client dans ChatGPT. Elle utilise le compte qu’elle a ouvert chez elle, avec son adresse personnelle. Au même étage, un contrôleur de gestion se fait rembourser un abonnement à un outil de présentation « avec IA », et un commercial a branché une automatisation sur sa boîte mail pour remplir le CRM.

Personne n’a rien demandé à la DSI. Personne n’a mal agi non plus : chacun a trouvé un outil qui lui fait gagner du temps. C’est ce qu’on appelle le Shadow IA.

Ce que recouvre le mot

Le Shadow IA, c’est l’usage d’outils d’intelligence artificielle en dehors de ce que l’entreprise a décidé : sans achat, sans contrat, sans règle écrite. Il ressemble au Shadow IT que les DSI connaissent bien, avec deux différences.

La première : il ne coûte presque rien. Un compte gratuit s’ouvre en quelques minutes, sans carte bancaire. Aucune procédure d’achat ne se déclenche, donc aucun contrôle.

La seconde : ce qu’on confie à l’outil, c’est le travail lui-même. Une conversation avec un assistant expose tout ce qu’on y colle : un contrat, une liste de clients, un morceau de code, une note RH.

Les quatre portes d’entrée

L’IA non encadrée arrive presque toujours par l’une de ces quatre voies.

Les comptes personnels. Le salarié utilise ChatGPT, Claude ou Le Chat avec son adresse personnelle. L’entreprise n’a aucun contrat avec l’éditeur : ce sont les conditions de l’offre grand public qui s’appliquent à ce qu’il y envoie.

Les applications autorisées avec le compte de l’entreprise. Le bouton « Se connecter avec Google » ou « avec Microsoft » paraît anodin. Il ouvre souvent des droits : lire l’agenda, la messagerie, les fichiers. Ces autorisations restent inscrites dans la console d’administration, mais peu d’équipes les relisent.

Les abonnements en note de frais. Quand l’offre gratuite ne suffit plus, le salarié paie avec sa carte et se fait rembourser. La ligne apparaît dans Spendesk, Qonto ou sur le relevé de la banque, sous un libellé du type « OPENAI *CHATGPT SUBSCR ». C’est souvent la trace la plus facile à retrouver. Le guide d’export des notes de frais indique où trouver le fichier, outil par outil et banque par banque.

Les agents et les automatisations. Un scénario Zapier qui résume chaque e-mail entrant, un script qui appelle l’API d’un modèle chaque nuit, un assistant créé dans Copilot Studio et partagé à toute l’entreprise. Ici, plus personne n’est devant l’écran : le programme agit seul, avec les droits qu’on lui a donnés. Le sujet mérite un texte à part : repérer les agents d’IA et pouvoir les arrêter.

Ce que cela risque vraiment

Le premier risque tient aux données. Dans ses recommandations de sécurité pour un système d’IA générative, l’ANSSI recommande de proscrire les outils d’IA générative sur Internet pour un usage professionnel impliquant des données sensibles (recommandation R34) : l’entreprise n’a pas la maîtrise du service, elle ne peut donc pas s’assurer que la confidentialité de ce qu’on y envoie répond à ses besoins.

Le deuxième tient à l’éditeur. Un outil dont le siège est hors de l’Union européenne, sans offre entreprise, n’apporte pas les garanties d’un service sous contrat de sous-traitance. La fiche de DeepSeek dans l’annuaire des outils d’IA en donne un exemple.

Le troisième est réglementaire. L’AI Act s’applique aussi aux entreprises qui utilisent l’IA, et il part d’une question simple : savez-vous qui s’en sert, et pour quoi faire ? Nous détaillons ce que l’AI Act demande à l’entreprise qui utilise l’IA.

Pourquoi l’interdiction ne suffit pas

Le premier réflexe est souvent de bloquer les domaines connus et d’envoyer une note : l’usage de l’IA est interdit. Cela tient rarement.

Le besoin, lui, ne disparaît pas. La chargée d’affaires a toujours sa réponse à rendre vendredi. Si le site est bloqué au bureau, elle l’ouvrira sur son téléphone, ou passera à un outil que la liste de blocage ignore encore. L’usage continue, hors de vue. Et l’entreprise perd la seule chose qu’elle avait : la possibilité de savoir.

Une interdiction générale met aussi sur le même plan un assistant sous contrat, hébergé en Europe, et un service gratuit dont on ignore tout. Les salariés voient bien la différence, et la règle perd son crédit.

Ce qui marche mieux, c’est une décision par outil. Autoriser celui qui répond au besoin, avec un compte de l’entreprise. Tolérer certains usages sur des informations publiques. Interdire ce qui doit l’être, en disant pourquoi. Puis l’écrire dans une charte d’usage de l’IA que les salariés liront.

Par où commencer

Avant de décider, il faut voir. Trois sources suffisent pour une première image :

  • un questionnaire anonyme, qui demande aux salariés ce qu’ils utilisent et avec quelles données, ce qu’aucune machine ne dit ;
  • l’export des notes de frais ou des relevés de carte ;
  • la console d’administration de Microsoft 365 ou de Google Workspace, pour les applications autorisées et les extensions.

Le réseau vient ensuite, pour un suivi continu : les journaux du pare-feu ou du DNS, dont le guide d’installation de la sonde détaille les réglages.

Un préalable, toutefois : avant de lire quoi que ce soit qui concerne les salariés, il faut les informer et consulter le CSE. Voir les étapes à suivre avant de cartographier l’IA.

C’est ce travail que fait la cartographie du Shadow IA de Lanterne : elle croise ces sources sous pseudonyme, sans jamais lire ce que les salariés écrivent, et donne à chaque outil un risque expliqué. La démonstration se visite sans compte, dans une entreprise fictive.

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